vendredi 20 mars 2015

Monsieur Chien

à propos de Monsieur Chien, de Jacques Tallote

-Peut-on trop désirer? Je suis l'ogre en quête de sa chair. Je tourne autour de sa lumière. Le reste : zone nocturne! (Monsieur Chien)

   Qu'y a-t-il de plus mélancolique et de plus mystérieux qu'une plage en hiver? Le décor est à peine posé dans un coin de l'île d'Oléron que déjà personnages et situations sont cernés par l'inquiétude et par une sorte de menace désincarnée, vaguement liée à des drames familiaux, à l'abandon et à la mort. Inquiétude et menace envahissent insidieusement la vie de Nils et Luca, de Livia et Susan, tous des jeunes gens dotés d'une grande sensibilité, et d'une certaine excentricité, évoluant dans les marges des modes et des habitudes de ceux de leur âge, leur préférant tout ce qui s'éloigne ou demeure absent. L'atmosphère du lieu convient d'ailleurs à leur questionnement amoureux et à leur tempérament artistique. Un paysage désolé, fait de « caravanes fermées, piscines bâchées et toboggans sous la pluie », à la fin des années 1990. Dans les dunes battues par le vent, émergent des objets inattendus, qui suggèrent ce qui semble obséder les héros du roman : la finitude et la disparition. Ce qu'on trouve sur la plage a une signification particulière, même s'il ne s'agit que d'un débris : un vêtement, un vieux jouet, un sac... Ce que la mer rejette, ou qui résiste aux intempéries est un désaveu de l'oubli.

   Les deux garçons et les deux filles ont en commun le fait de venir de familles éparpillées sur plusieurs pays, éclatées longtemps auparavant. Les parents ont disparu dans leur nature, qui au Portugal, qui en Norvège, ils ont évolué dans d'autres cercles où, parfois, se sont autodétruits. Ils laissent des maisons vides et des secrets indéchiffrables, l'impossibilité d'une continuité ou d'un quelconque héritage, et nombre de questions sans réponse. C'est ainsi que Nils s'interroge sur la relation entre ses parents, Martha, la mère, Norvégienne égarée dans une France où elle se sent toujours étrangère, qui finit par abandonner mari et enfant pour retourner dans son pays et intégrer une communauté flirtant avec les drogues et l'extrémisme ; quant à Polob, le père, il effraie son fils et ses amis par son athéisme radical, qui prend des traits superstitieux puisque davantage fondé sur la peur de la croyance que sur la rationalité. Les quatre jeunes gens seront confrontés à l'étrangeté de Polob, à la frontière de la folie, à son passé verrouillé à son comportement imprévisible, des traits qui en font un bon candidat pour le rôle de l'agresseur de Livia, frappée par un inconnu alors qu'elle tentait de porter secours à un chien mourant. Pourtant, le récit de Livia semble lacunaire et baigné par une lumière irréelle, où il devient difficile de distinguer le rêve du vécu, et les pistes se referment sitôt ouvertes. Tout le monde semble fabuler à un degré plus ou moins important, et évoluer dans des cercles fermés comme à l'intérieur d'une prison, en gardant pour soi des références et expériences intransmissibles.

   L'intemporalité caractérise ces mondes à moitié inventés, seuls les téléphones portables semblent appartenir à une époque récente. La plupart des autres éléments possèdent la tonalité anachronique des saisons mortes dans les lieux touristiques, celle qui permet de décrire un endroit qui existe mais qui ne devrait pas exister, tels les chiens, vrais ou en plastique, motif récurrent dans ce roman rappelant l'idée des morts qui accompagnent les vivants, parfois au grand désarroi de ces derniers. La seule issue permettant de transformer ces angoisses en œuvre organisée est finalement l'art, et ce sont les artistes, ici peintre et sculpteur, les plus capables, malgré leur fragilité apparente, de trouver le sens caché des non-dits.






Monsieur Chien, de Jacques Tallote, L'Âge d'Homme, 2013

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